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Réforme des pensions

Texte :

Réforme des pensions, la grande imposture...

Une société qui vieillit... Une pyramide des âges inversée... Une poignée de jeunes actifs contraints d'entretenir une armée de vieux inutiles ? Des finances publiques qui croulent sous le poids des croulants... Et si le scénario catastrophe qu'on nous sert chez nous et partout en Europe sur la viabilité de notre système de pensions n'était que du bidon? Une grande mystification? Une immense arnaque inventée par le Grand Capital pour s'en mettre plein les fouilles en piquant dans les nôtres? C'est exactement ce que disent Bernard Friot, économiste français, professeur émérite à l'Université Paris-Ouest, auteur d'un récent ouvrage intitulé «l'enjeu des retraites», et Corine Gobin, politologue à l'ULB, invités par le CEPAG à un colloque «Travail-Emploi-Pension» les 26 et 27 août dernier à Namur...

"On ne nous dit pas tout..." dit Anne Roumanoff à son café du Commerce. C'est pire encore dit Bernard Friot: on nous ment sur tout ! On nous mène en bateau. On nous a inventé une fable pour nous endormir. On nous dit que seul l'emploi nous donne des droits, notamment à un salaire. Tous ceux qui ne sont pas à l'emploi sont donc des inutiles, des parasites à la charge des actifs. Ils ne créent pas de richesse. Ils n'ont pas de salaire. Ils ne méritent pas leur pitance. Jeunes, mi-vieux et vieux gaillards, chômeurs, femmes au foyer... il faut que tout ce petit monde s'active un peu. A l'Europe, on dit "augmenter le taux d'activité". De 15 à 65 ans, voire 69 ans. Il va falloir bosser. Plus. Plus longtemps. Avec moins de salaire (la compétitivité...). Avec moins de droits (la flexibilité...). Sinon, adieu les retraites, la sécu... Bosser et mettre des sous de côté. Car qui va payer pour ces cohortes d'inutiles que nous serons nous aussi tôt ou tard ?

Bernard Friot - L'enjeu des retraitesIls ont tout faux ! explique B. Friot. On nous fait prendre des vessies pour des lanternes, car "le travail", "l'emploi", c'est quoi ? Le chômeur qui fait du bénévolat, faute de mieux: ce n'est pas du travail ? Le prépensionné ou le retraité qui fait son jardin et distribue ses légumes à la famille, garde les petits-enfants après l'école ou pendant les congés: ce n'est pas du travail ? La ménagère qui nettoie, aspire, lave, cuisine, repasse: ce n'est pas du travail ? Ce n'est pas du travail dans notre système capitaliste, parce que l'employeur ne leur attribue pas de valeur économique. De la même manière que l'on ne reconnaissait pas les soins hospitaliers gratuits des religieuses au XIXe siècle. Lorsqu'il a fallu faire appel - et payer - des infirmières, c'est devenu du travail... C'est donc juste une question de définition.

Le capitalisme a fait du travail, qu'il reconnaît, une marchandise. Il ne rémunère pas le travailleur pour sa qualification, mais pour le poste qu'il occupe et où il est interchangeable. Ce poste, il en fait ce qu'il veut. Il le donne à un autre, il le scinde, il le délocalise... Mais l'empêcheur de tourner en rond qu'est le mouvement ouvrier a mis deux grains de sable dans la machine à broyer: les Services publics et les cotisations sociales. Avec les premiers, des gens sont payés non plus pour ce qu'ils produisent, mais pour leur grade dans la Fonction publique. Le travailleur est reconnu en tant que personne et pour sa qualification. Avec les cotisations sociales, une part de la valeur ajoutée est redistribuée à la collectivité pour payer immédiatement des gens qui ne produisent rien de commercialisable. Les retraités ont ainsi un salaire à vie et donc, dit B. Friot, leur "travail" est indirectement reconnu...

Les Services publics et les retraites sont donc deux facteurs qui empêchent le capitalisme de marchandiser le travail et de capter sa valeur ajoutée à son seul profit. Voilà pourquoi on les attaque !

Vouloir augmenter le taux d'activité même s'il n'y a pas de travail, par exemple en activant les chômeurs et les prépensionnés, en encourageant le travail des retraités, cela revient à morceler et multiplier les emplois précaires dont la valeur baisse sur le marché du travail. En conclusion: plus de souffrance au travail, moins de salaire. "L'emploi contre le salaire" conclut B. Friot. Les politiques d'emploi produisent la précarité alors qu'une bonne réduction du temps de travail collectif donnerait du travail à tous.

Hurlement sur le banc des économistes et des employeurs ! A la folie ! Réduire le temps de travail, c'est augmenter le salaire horaire. Et la compétitivité ? Et avec quel argent ? Comment payer les retraites ? Etc. Tout le monde dit qu'on ne pourra pas payer les retraites sans réformer le système. Que chacun doit maintenant penser lui-même à sa vieillesse. Accumuler de l'épargne individuelle par ce qu'il n'y en a plus dans la caisse commune...

Faux, faux, archi faux ! dit l'économiste. Et de démolir les arguments un par un.

1°) L'argument démographique ? "La société vieillit". Trop de vieux, pas assez d'actifs...

Une société "ne vieillit pas", dit B. Friot. Oui, il y a plus de "séniors", mais ils sont en grande forme, les bougres. Il y a un siècle, à 40 ans, on avait déjà un pied dans la tombe. Malgré le nombre de séniors, la société n'a jamais été aussi jeune... L'argument démographique est une "honte intellectuelle"! Le vieillissement est une chance, un bonheur collectif: il y a de plus en plus de gens libérés de l'emploi subordonné et contraint. Et de rappeler qu'un retraité voué à son mandat municipal ou entretenant son jardin produit davantage de richesse qu'un conseiller en communication de Sarkozy ou que ceux qui organisent (parfois à l'autre bout du monde) des réunions pour préparer les réunions suivantes...

2°) On a plus de sous ? "Imposture" !

Notre société est de plus en plus riche. Le Produit Intérieur Brut (PIB) double tous les 40 ans. Nous disposons de 300 milliards d'euros en 2010 et nous en aurons 600 en 2050 ! Dire qu'il n'y aura pas assez de cotisants implique que tous les gains de productivité seraient confisqués par le profit capitaliste. Car des gains de productivité, il y en aura. Il y avait 30% d'agriculteurs au siècle dernier. Ils ne sont plus que 3% et on ne meurt pas de faim. On a même des excédents. C'est aussi vrai dans l'industrie.

Cela suppose aussi que les retraités ne participent pas à la richesse du pays, qu'ils sont "une charge" et cela parce que l'on ne donne pas de valeur à leur travail. Mais ils s'activent d'une manière ou d'une autre. Ils consomment ce que l'on produit. Le fait même de leur donner une pension contribue au PIB. Produire est une chose. Mais le but final est quand même de vendre le produit.

Les finances publiques sont déficitaires ? Bernard Friot s'échauffe: argument "imbécile!". Si l'on consacre par exemple aujourd'hui 10% du PIB aux pensions, cela fait 30 milliards. 15% en 2050 feraient 90 milliards puisque le PIB aura doublé. Resteront 510 milliards contre 290 aujourd'hui. Où est donc le problème ? Selon lui, on peut en 2050 donner sans problème une pension à 60 ans calculée sur 100% du meilleur salaire. Le "problème", c'est qu'il faut augmenter les cotisations sociales, c'est-à-dire la part socialisée des richesses produites, et que cela ne palît pas aux actionnaires et autres profiteurs capitalistes.

Comme l'a montré Corinne Gobin dans son exposé de même que DULBEA dans les études commandées par la FGTB, depuis 1980 la part des salaires dans le PIB a diminué alors que le nombre d'emplois a augmenté. La différence a été captée par le profit. Il va falloir rapprocher les courbes: augmenter les salaires et les cotisations employeur.

3°) Les systèmes par capitalisation sont nécessaires et inéluctables ? "Mensonge" ! dit B. Friot

La vérité est que la capitalisation enlève des moyens à la répartition et se nourrit du recul du 1er pilier. En fait la pension du 1er pilier, explique l'économiste, empêche la capitalisation et le profit puisque c'est la valeur immédiatement socialisée. Le capitalisme cherche donc à réduire cette part socialisée qui échappe au marché.

En conclusion, la "nécessaire" réforme des pensions n'est qu'une fable pour masquer l'incapacité du capitalisme à assumer le travail et l'investissement. La seule réponse valable à y opposer est de prélever de la cotisation sur la valeur ajoutée pour investir dans l'économie et assurer à tous un salaire à vie. Dans ce schéma, on pourrait se passer des employeurs et des investisseurs que B. Friot qualifie de parasites, crise financière comme preuve à l'appui.

Bernard Friot aborde aussi dans son livre l'invention de la catégorie "jeunes" sur un marché du travail (terme dont personne ne semble s'offusquer, alors que le marché de l'eau nous fait bondir) où ils étaient jusqu'alors ignorés. Selon lui, cette invention s'est faite en les posant comme victimes. C'est l'Etat français qui est à l'origine de l'utilisation de ce mensonge très grossier mais qui a parfaitement fonctionné: "un jeune sur quatre est au chômage" (ce qui est totalement faux). Il faut donc créer "les emplois-jeunes". C'est mieux d'avoir un contrat de travail au rabais que rien du tout. Et B. Friot de démontrer la supercherie dans son bouquin. Nous pourrions aborder de nombreux autres exemples de tromperie. Mais toutes ces démonstrations et ces réflexions ont fait l'objet d'un livre intitulé "L'enjeu des retraites", Paris, éditions "La Dispute".

A lire absolument.

Source: FGTB - bimensuel Syndicats 3 septembre 2010

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